dimanche 1 avril 2012

"No future" à Budapest





La réalisatrice Lucile Chaufour a voulu savoir ce qu’étaient devenus les punks de Budapest qu’elle avait filmés en super huit en 1984. Par un montage de ces images avec celles des retrouvailles, elle en a fait un remarquable documentaire « East Punk Memories », présenté au festival international de films documentaires qui vient de se dérouler à Paris.

Aujourd’hui jeunes quadragénaires, ils appartiennent à une génération qui a vu se réaliser en 1989 son rêve le plus fort : la fin du régime communiste haï et l’accès à la liberté en démocratie capitaliste, à « l’âge des possibles ».

Il ressort de leur propos un étonnant mélange de détestation de l’époque communiste et de nostalgie.
Si le temps qui a passé les incline, comme nous tous, à considérer avec indulgence leur jeunesse et à n’en conserver que les bons souvenirs (le cas de mon service militaire est pour ce qui me concerne emblématique), aucun ne regrette le système totalitaire qui les avait poussés à devenir des punks harcelés par la police.
Pourtant, quel que soit leur place dans le nouveau régime capitaliste, la désillusion et l’inquiétude semblent les sentiments les plus partagés : précarité de leur existence, pauvreté d’un très grand nombre, insécurité et violence, éducation et soins devenus payants. Le communisme avait ses maux, mais pas ceux-là.


Berlin - Karl Marx-Engels Forum - mars 2008

Et la politique ? Sur ce plan, le « no future » semble continuer à prévaloir.
L’un d’eux va jusqu’à dire que les politiciens sont aujourd’hui aussi mauvais que du temps du communisme.
Être élevé dans un système où « le politique » était hypertrophié, y est sans doute aussi pour quelque chose.  
« Dans ce système, être punk, c’était naturellement être de droite » dit l’un des garçons.
Le communisme était internationaliste, l’opposition serait nationaliste, d’autant plus facilement que le sentiment national est exacerbé depuis le traité du petit Trianon qui fit perdre à la Hongrie deux tiers de son territoire, avec un magyarophone sur trois se retrouvant en dehors des nouvelles frontières.
A cet égard, notre copain László, hongrois originaire de Transylvanie en Roumanie, raconte que lorsqu’il fit la demande de la nationalité française et qu’on lui proposa de changer de nom, il pensa : « ce n’est pas de nom que je veux changer, mais est-ce que le lieu de naissance c'est possible ?»


 "On ne veut pas qu'une part du gâteau, on veut toute la boulangerie" Berlin avril 2010


Mais ce n’est pas seulement pour cette raison, que Viktor Orban a accédé au pouvoir en 2010 avec son projet souverainiste et conservateur. Il profite du démantèlement des acquis du socialisme engagé par la gauche libérale sous la pression de l’UE[1] et des banques, qui lui a permis de donner à son parti une image « sociale ».
C’est d’ailleurs ce que dit avec étonnement l’un des ex-punks. Par un étonnant chambardement dont la Hongrie n’a pas l’exclusivité, à gauche (pro-européenne), on ne trouve plus guère que « les riches ».
Bref, ici peut-être plus encore que chez nous, la confusion idéologique paraît totale.

«Prolétaires de tous les pays d’Europe, unissez-vous !» aurait pu écrire un Marx en petite forme. 
Euh..., c’est pas gagné.


[1] En 2004, leur pays a rejoint l’Union Européenne dans l’avant-dernier élargissement, portant à 25 pays son effectif.



Ai Weiwei Study in perspective au Jeu de Paume








mercredi 28 mars 2012

Pourquoi les partis de gauche ne profitent pas de la crise ?








La crise financière et la crise tout court profite-t-elle à la gauche, se demande Bruno Amable cette semaine dans le quotidien Libération ?
Vu qu’il s’agit de la crise d’un modèle de capitalisme dont les partis de droite sont les plus grands défenseurs, les partis de gauche auraient dû  en principe avoir le vent en poupe, or il n’en est rien, les gouvernements conservateurs gouvernent en Europe de façon encore plus écrasante qu’ils ne le faisaient avant la crise (Cf la carte du paysage politique européen dans l’article précédent).

Par conséquent, il serait plus juste de problématiser ce paradoxe de la façon suivante : « pourquoi les partis de gauche ne profitent-t-ils pas de la crise ? », lequel me rappelle le livre d’un contributeur américain du Monde Diplomatique,  « Pourquoi les pauvres votent à droite ? », dans lequel il s’efforçait de s’expliquer comment son Kansas natal, bastion historique des démocrates, avait basculé dans le camp des néoconservateurs de Bush.
Lorsque j’avais commandé le bouquin à ma copine libraire (pas vraiment de gauche), elle m’avait dit dans un éclat de rire « t’as besoin d’acheter un bouquin pour ça ? Parce qu’ils sont cons. » Je me dus de lui répliquer : « C’est sans doute un peu plus compliqué, du moins je l’espère, sinon, il n’y aurait pas de livre. »



Diogène par Lovis Corinth

 
Pour ce qui concerne l’Europe et la période récente, l’économiste avance un certain nombre de raisons.
La crise est défavorable aux sortants et plus durement  aux gouvernements de centre gauche qu’aux gouvernements de droite "sans qu’on puisse vraiment expliquer pourquoi".

Est-ce par ce que les difficultés économiques rendraient les électeurs moins généreux à l’égard des pauvres ou bien plus exigeants à l’égard des chômeurs ? Une étude concernant la Grande-Bretagne tendrait à invalider cette hypothèse en montrant que les conservateurs n’ont pas reconquis le pouvoir parce que la population s’était droitisée (ses attentes sont des demandes «de gauche »)  mais parce que les conservateurs auraient été jugés plus « compétents » pour faire face à la crise.

Pour Bruno Amable, « Si le facteur compétence est un déterminant important du résultat électoral, la persistance de la crise devrait in fine être défavorable aux gouvernements sortants. Comme les gouvernements étaient déjà majoritairement à droite en Europe avant le déclenchement de la crise, cela laisserait entrevoir la possibilité d’un changement conséquent de couleur politique à mesure que la crise dure et que les élections arrivent. »

Autrement dit, il entrevoit la perspective d’un revirement à gauche des électeurs européens. Pour l’étayer, il s’appuie sur le précédent de la crise des années 30 qui avaient dans un premier temps profité aux conservateurs pour ensuite, la crise s'aggravant, profiter aux partis de centre-gauche notamment aux démocrates autour de Roosevelt.

Néanmoins, il y met deux conditions : que les opinions soient majoritairement convaincues qu’il s’agit d’une crise du capitalisme requérant un changement de politique, mais surtout que les partis de gauche proposent autre chose que la politique d’austérité de leurs rivaux.

Bruno Amable dans Libération
 


Manifestations à Bucarest en janvier-février 2012 (photo : Adrian Calugaru)






Les nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre, Jerome De Missolz

mercredi 21 mars 2012

Le salut par l’Europe ?


Photo : Peter Komka





La 9e de Beethoven dans Orange Mécanique de Stanley Kubrick


Hormis chez EELV qui ne dépasse pas 3 % d’intentions de vote, aucun candidat pour la présidentielle ne manifeste le moindre enthousiasme européen. C’est casse-gueule électoralement : selon un sondage récent, l’Europe aurait de moins en moins la cote.
L’éditorial du Monde qui y fait référence, considère cet état de l’opinion comme paradoxal : l’Europe n’a jamais été aussi impuissante.

Les Français veulent moins d'Europe. Une majorité d'entre eux se dit indifférente à l'idée européenne. Quand elle n'y est pas hostile. Moins d'un Français sur deux estime important que l'Europe permette à son pays de peser davantage sur les décisions politiques et économiques prises au niveau mondial. Le même pourcentage juge que la défense d'un "modèle européen" - économie de marché associée à une forte protection sociale - n'est pas une priorité en ce XXIe siècle naissant. (...)
Or, depuis une dizaine d'années, les institutions communautaires ont de moins en moins de pouvoir. "Bruxelles" ne décide plus grand-chose, les Etats ont repris le dessus. L'Europe n'a jamais été moins fédérale qu'aujourd'hui. Il y a une renationalisation de toutes les politiques.
On n'ose jamais le dire, mais une partie de la crise de l'euro vient de là. Les Etats, à commencer par l'Allemagne et la France, ont estimé qu'ils pouvaient s'affranchir des règles fixées par traité sur le niveau autorisé de leur déficit budgétaire. Aucune instance "bruxelloise" n'a eu assez d'autorité pour s'imposer aux Etats.
L'école souverainiste l'a emporté. Elle est majoritaire aujourd'hui dans l'opinion, à en croire le sondage. L'idée de souveraineté partagée - au cœur de la construction européenne - est battue en brèche. Les souverainistes français sont ainsi venus conforter la conception britannique de l'Europe : aucun empiétement sur les pouvoirs des Etats, et notamment de leurs Parlements. Hormis l'établissement du grand marché unique, il n'y a plus guère de "politique communautaire". 

 Francisco Goya Les désastres de la guerre vers 1812

On est tout de même en droit de se demander si ce paradoxe n’est pas qu’apparent, si « le délitement de l’idée européenne » ne provient pas justement du délitement des capacités à agir de l’Europe et d’espoirs déçus.
En effet, l’Europe et la souveraineté partagée qu’elle implique, a notamment toujours été « vendue » aux populations, comme un moyen de créer des emplois, de permettre à un petit pays de s’insérer plus favorablement dans la mondialisation contemporaine, de les protéger autant que possible de la violence du néocapitalisme mondialisé.

A la place, la France a assistée impuissante à sa désindustrialisation par les délocalisations, à la paupérisation de l’Etat par la concurrence fiscale, à l’inexorable montée du chômage et son cortège de malheurs. La crise des dettes publiques au sud de l’Europe et par-dessus tout en Grèce a été l’ultime épisode marquant l’immense échec de la gouvernance européenne à atteindre ces objectifs.



 
Sur France Culture, Mathieu Pigasse dont la banque (Lazard) a conseillé le gouvernement grec pour l’obtention de l’abandon de 50 % des dettes grecques privées, déplore la médiocrité de la gouvernance européenne (« un gouvernement par le vide », un « G zéro ») dont les dirigeants n’ont absolument pas été à la mesure des enjeux.
En ce qui concerne la Grèce, il regrette avec tristesse que ce qui n’était au départ qu’un » feu de broussailles » ait pris l’ampleur d’un désastre. Lui le banquier (de gauche), a réaffirmé que les politiques d’austérité engagées partout sont inadaptées économiquement et injustes socialement.
Selon Pigasse, la croissance ne reviendra pas toute seule, il convient d’agir en donnant une priorité à la croissance et à l’emploi, une croissance tirée par l’investissement, privé comme public (notamment dans l’innovation et les infrastructures).

Sa conviction que « l’Europe reste encore le recours, que la France seule ne peut plus rien, mais que l'Europe peut », est partagée par l’intelligentsia. En revanche, le consensus cesse lorsqu’on évoque les politiques européennes et nationales à mettre en œuvre pour ce faire.

Car enfin, le nouveau traité de discipline budgétaire constitue bien, s’il est appliqué, un pas en avant dans le fédéralisme et la coordination des politiques budgétaires, toutefois il traduit aussi une certaine conception idéologique du rôle des pouvoirs publics.
Mathieu Pigasse considère par exemple que « la règle d’or » est absurde, en particulier en incluant les dépenses d’investissement public comme élément du déficit budgétaire plafonné[1].
Reste que ce traité a été signé par une Europe pour l’heure politiquement ancrée à droite, libérale ou conservatrice.


[1] Il balance d’ailleurs l’Allemagne toujours citée en exemple, qui a fait disparaître une bonne partie de ses dettes publiques par des artifices comptables.



La couleur politique des gouvernements en Europe - Mars 2012

 
Peut-être est-ce en partie pour cela que Michel Rocard pour le moment, ne croit plus en l’Europe. «Il n'y a plus d'Europe. Ecrit-il dans son dernier livre (...) L'Europe est dispersée et contradictoire. (...) Il n'est pas espérable de lui voir retrouver convergence et leadership. (...) Elle n'est, hélas, pas un acteur majeur pour la sortie de crise».

A raison, Mathieu Pigasse rappelle le 2e scénario catastrophique que ça implique : éclatement de l’euro, replis nationaux, protectionnisme,...

Pour finir, bien que ce pays de l'UE n’appartienne pas à la zone euro, j’ai appris presque par hasard (très peu couvert) que ça bardait en Roumanie.
Il semble que des péripéties autour d’impopulaires mesures de réduction de la couverture de l'assurance-santé et de privatisation partielle du système de santé en faisant entrer des assureurs privés, aient été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la colère d’une population qui n’en peut plus des plans d’austérité, de privatisations et de « libéralisation » imposés depuis la crise de 2008 par les créanciers de la Roumanie, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l'Union européenne : 
baisse de 25% du salaire des fonctionnaires, augmentation de 5% de la TVA, gel des allocations de retraite et mise à pied de 200 000 fonctionnaires qui ont diminué le pouvoir d'achat des citoyens de façon drastique. 
Le 1er ministre démocrate-libéral a dû démissionner un mois après de manifestations continues.

Que pensez-vous que répondraient les roumains si on leur posait la même question qu'aux français : « la défense d'un "modèle européen" - économie de marché associée à une forte protection sociale - est-elle une priorité en ce XXIe siècle naissant ? » ?



Bucarest - Maison du peuple décembre 1991


L’Europe, désespérément (1/2)

L’Europe, désespérément (2/2)




  
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Action discrète à la Coupe Davis - les sportifs Francais résident en suisse... 

samedi 17 mars 2012

Pour pouvoir voter pour lui, évitez votre candidat


Siège du PCF place du Colonel Fabien Paris 19e - Oscar Niemeyer 1970-1980





Il y a cinq ans, c’était déjà la même chose. Il me fallait donner ma voix à une candidate qui quoi qu’elle annonçait, quoi qu’elle disait, quoi qu’elle faisait, me portait sur les nerfs (sans compter qu’elle me paraissait vraiment idéologiquement suspecte).
Pour ne pas flancher au moment crucial du vote, je protégeais mon bulletin en fuyant « Evita Peronnelle » comme la peste dès qu’elle apparaissait sur l’écran ou ouvrait la bouche sur une radio, tout comme je zappais tout article portant sur une de ses annonces de campagne.

Cinq ans plus tard, les primaires socialistes ont voulu que ce fût son ex mari et père de ses enfants, qui représentât le candidat « de gauche » qui avait le plus de chances de neutraliser Sarkozy et sa clique.
Si « Monsieur Normal » se situe beaucoup plus bas dans l’échelle d’énervement, je conserve jusqu’au 22 avril la même ligne de conduite pour ne pas défaillir dans ma décision de contribuer à  faire gagner celui qui a le plus de chances de faire tomber l’UMP au pouvoir.

Avec Arrêt sur Images, j’ai découvert qu’on pouvait être encore plus ultra que moi : le journaliste Delfeil de Ton, lequel « revendique de ne jamais écouter les reportages sur la présidentielle, ni à la radio, ni à la télé, ni nulle part. (...) Il ne connait même pas la voix de François Hollande, ce qui ne l'empêchera aucunement de voter pour lui. »


 

 
Définitivement, ras le bol du « Je » en politique qu’a imposé Sarkozy.
Candidats, si seulement vous pouviez retrouver l’usage du « Nous » !
Des projets, des équipes.
Marre du mauvais show du candidat providentiel ! Marre des ravages des conseillers en communication ! Marre de la médiocrité des journalistes politiques ! Marre des bagarres de cour de récréation ! 
Marre de l’immaturité en politique ! 
Marre d’être pris pour des bœufs !

P.S. Quand arrêtera-t-on aussi ces distributions de prospectus ? 
Ce matin, comme les samedis précédents, le passant se sent cerné par les candidats. 
Aussi contreproductif que pathétique !





mardi 6 mars 2012

Misère de la politique à gauche : l’indispensable vote utile


ADM9, robot trader, installation du collectif RYBN à la Gaîté Lyrique


 


Dans le journal à 100 voix de Télérama, Frédéric Lordon s’en prend à François Hollande et à tous ceux qui le soutiennent, en contestant leur ancrage « à gauche », ainsi qu’à l’obligation de « vote utile » qui s’imposerait aux électeurs « de gauche ».
Pour lui, « être de droite, c’est vouloir ne pas changer le cadre ; être de gauche, c’est vouloir le transformer ».
A raison, il leur reproche de définir un projet politique peu convaincant, qu’il qualifie « de gauche de droite », car s’inscrivant dans le cadre des traités européens de Maastricht-Lisbonne, à savoir l’acceptation du primat de la finance actionnariale, du libre-échange, « de l’orthodoxie de politique économique sous surveillance des marchés financiers ».

(...) Or pour qui cherche vraiment le fin mot des inégalités et des formidables régressions imposées au salariat, c’est bien dans ce triangle qu’il faut chercher :

1) la contrainte actionnariale telle qu’elle impose des objectifs de rentabilité financière dont les masses salariales sont la variable d’ajustement (contrainte actionnariale qui n’est certes pas directement promue par le traité européen… mais contre laquelle on ne lutterait qu’au prix d’une suspension de son article 63 interdisant toute entrave aux mouvements de capitaux ;

2) le libre-échange dont les principes de concurrence non distordue imposent les pires concurrences distordues (avec des pays dont les standards sociaux et environnementaux sont pour l’heure sans rapport possible avec les nôtres) ;

3) un modèle de politique économique quasi constitutionnalisé par le traité européen qui organise délibérément sa propre tutelle par les marchés financiers (l’article 63 encore) et consacre la prééminence des créanciers internationaux au point d’en faire les nouveaux ayant-droit prioritaires des politiques publiques : leurs demandes d’austérité passeront avant toutes les autres, et notamment celles des corps sociaux.




Tsunami au Japon - mars 2011

Le précédent de Lionel Jospin qui renia sa promesse de campagne en ratifiant le traité d’Amsterdam, l’autorise à douter de celle faite par François Hollande de renégocier le nouveau traité de discipline budgétaire (Mieux vaudrait écrire que c’est une promesse qui « ne mange pas de pain » puisque pour la tenir il faudrait que les 25 gouvernements européens qui viennent de signer ce traité, acceptent de revenir sur leur décision).
Toujours avec justesse, il se demande « quels degrés de destruction sociale les austérités européennes devront atteindre, quelles quantités de chômeurs, de pauvres dans les rues, quelles régressions sociales et sanitaires il faudra connaître pour qu’un jour le parti socialiste se décide à considérer qu’il y a un problème avec cette Europe. »
Frédéric Lordon reconnaît que ce n’est pas « une idée bien fameuse » que de critiquer dans cette tribune le candidat « de gauche », immanquablement perçue comme « faisant le jeu » de l’adversaire de droite et l’angoissante possibilité de la réélection de Nicolas Sarkozy, sans me semble-t-il en tirer toutes les conclusions.


Anne Brigman the wondrous globe 1912 héliogravure - Musée d'Orsay

 
Le dernier sondage d’intentions de vote fournit les résultats suivants :

Le Pen Sarkozy Bayrou Autres petits candidats de droite Hollande Mélenchon Eva Joly
19 % 26 % 12 % 3 % 29 % 7.5 % 3 %

On note au passage que cette statistique rappelle que la France qui vote est largement latéralisée à droite pour 57 %, et à gauche pour 40 %.
Dés lors, on comprend sans difficulté que le candidat en tête « de gauche » pour avoir une chance de l’emporter, doit gagner des voix parmi les indécis et à droite, d’où l’exercice d’équilibriste sur le plan idéologique et programmatique, auquel il doit se livrer.
Frédéric Lordon a beau dénoncer la consigne de « vote utile » et dans ce cas, même s’il ne le dit pas, inviter à voter Mélenchon ou Joly qui sont des candidats de gauche de « sortie de cadre » (je n’évoque pas Poutou qui ne fait même pas 1%), je ne vois vraiment pas par quel miracle ces derniers pourraient augmenter leur score ne serait-ce qu’au niveau de Le Pen, l’autre candidat de « sortie de cadre » (alors au niveau d’Hollande, n’en parlons pas !).

Car faut-il le rappeler, l’enjeu est d’éviter qu’Hollande ne se retrouve comme Jospin en 2002 exclu du second tour, avec le plus probablement Le Pen et Sarkozy en lice finale.
Le risque n’est pas mince, les écarts entre Hollande, Sarkozy et Le Pen sont relativement faibles.
A priori, on ne doute pas que Sarkozy l’emporterait, ce qu’on voulait éviter.
« Il n’y a pas d’alternative » au vote utile, si ce qu’on souhaite est la non réélection de Sarkozy et barrer la route du second tour à Le Pen. Il va de soi que l’abstention offre la même perspective désolante.
Pour une perspective de « changement », Hollande est le pire des candidats à l’exception de tous les autres.


Mouseland


 Frédéric Lordon sur ce blog : L'école des infâmes

jeudi 23 février 2012

Dettes publiques, Euro et politique : dernières nouvelles du bourbier


Athènes 13-2-12 - Yannis Behrakis/Reuters




Ce fut de nouveau le chaos ce week-end aux alentours du Parlement grec qui votait le nième plan d’austérité  pour un pays plongé dans la récession et la misère, et pensé par l’équipe de Lucas Papademos, ex de la Banque centrale européenne, à la demande de la troïka UE, BCE et FMI . 
Deux mesures particulièrement sidérantes, sans surprise, ont rassurés la Bourse de New York qui a ouvert en hausse ce lundi là : 
-          la baisse de 22 % d’un salaire minimum qui ne suffisait déjà plus pour vivre et de 32 % pour les moins de 25 ans (une discrimination inique envers les jeunes et sans doute illégale au regard du droit européen).
-          Dans un pays où un salarié sur cinq est fonctionnaire (à peu près comme en France où les emplois publics représentent 22 % de l’emploi total), le placement dans une « réserve de main-d’œuvre » de 15 000 salariés de la fonction publique, payés à 60 % de leur salaire de base avant d’être « licenciés » ( ?) sous un ou deux ans pour les gens proches de la retraite.

La troïka traîna un peu des pieds pour accorder de nouveaux prêts et d’effacement de dette en contrepartie (il manquait 9 milliards d’impôts ou d’économies), au moment même où certains se demandaient par voie de presse si le traitement n’allait pas achever le pays.


Madrid Avril 2011

 
Du côté espagnol, alors que le taux de chômage atteint 23 % (près de 50 % chez les jeunes de moins de 25 ans), le dernier décret du gouvernement conservateur facilite les licenciements et affaiblit les conventions collectives, en vertu du raisonnement « libéral » selon lequel moins les contraintes sont fortes, plus les entrepreneurs embaucheront. Les syndicats estiment quant à eux que cette réforme « va accélérer la destruction d'emplois » et « augmenter la précarité à moyen terme ». Particulièrement visée, la réduction des indemnités de licenciement de 45 jours de salaires par année travaillée à 33 jours, voire 20 en cas de licenciement économique dans certaines conditions. Une baisse du salaire minimum est également prévue.

Au Portugal, Fabien a discuté avec une homologue portugaise qui lui a confirmé que leur nouveau plan d’austérité priveraient les fonctionnaires dès cette année de 2 mois de salaires sur les 14 qu’ils touchaient jusqu’alors pour compenser le bas niveau de leurs traitements. D’ici 2014, il est prévu de diviser par deux leur nombre.
Plusieurs investissements publics comme la rénovation de l'aéroport de Lisbonne ont été reportés et la durée quotidienne du travail dans le secteur privé va être alourdie de 30 minutes.

Dans le magazine du Monde, je lis que l’ancien de Goldman Sachs, Mario Monti fait des miracles en Italie pour récupérer des recettes fiscales dans un pays où l’évasion fiscale est un sport national (on pourrait lui demander sa méthode pour la mettre en œuvre au niveau européen). Ça passerait plutôt bien auprès de la population car, pour une fois, les riches ne seraient pas épargnés ; au point qu’un conseiller fiscal de Rome raconte qu’il voit de plus en plus de ses clients « qui arrivent, apeurés » pour lui demander de « les mettre en règle ».
La ministre des affaires sociales a tout de même « éclaté en sanglots » à la télévision alors qu’elle annonçait des sacrifices aux retraités italiens.

 Athènes 12/2/2012
 
Bref, partout en Europe, « des gouvernements de techniciens » mettent en œuvre ce qui est depuis toujours la feuille de route du FMI : réduire l’argent que touche la population pour consacrer l'argent économisé à payer les créanciers, avec une totale indifférence à la misère sociale engendrée, à laquelle les pouvoirs publics eux-mêmes exsangues ne peuvent plus faire face.
Et quand tout le monde s’y met, qu’est-ce qui se passe,  hein ?
L’activité explose, le chômage et la pauvreté disparaissent :=)

Pour la zone Euro, il s’agirait également de « sauver » un bien collectif « l’euro ».
Pour y parvenir, vingt-cinq des vingt-sept pays de l'Union européenne ont accepté un nouveau traité de discipline budgétaire, autrement dit, ils s’engagent à inscrire dans leur législation le retour à l'équilibre budgétaire et des sanctions quasi-automatiques en cas de dérapages des déficits publics, comme le voulait à tout prix l'Allemagne en échange d'une poursuite de sa solidarité financière avec les pays en difficulté. Cette solidarité s’exercera dans le cadre d’un « Mécanisme européen de stabilité (MES) ».
En fait, ça ne concerne directement pour l’heure que les 17 pays de l’Euroland. C’est une manière de réinscrire dans le marbre tout en le durcissant, le pacte de stabilité de l’euro pensé pour éviter les divergences des budgets publics nationaux de pays utilisant cette monnaie.


Si l’on veut conserver l’Euro, il est difficile de contester le principe d’une coordination des politiques budgétaires nationales de la zone et la perte de souveraineté qu’elle implique. En revanche, les nouvelles règles portent la marque d’une Europe presque entièrement gouvernée par la droite libérale ou conservatrice (22 ou 25 Etats sur 27).

En instaurant « la prohibition du déficit structurel au-dessus de 0,5 % du PIB, l’apurement sur vingt ans de la dette publique actuellement proche de 90 % du PIB jusqu’à 60 %, soit 1,5 % du PIB supplémentaire par an. Ce n’est plus de la rigueur c’est un exercice de mortification à perpétuité qui nous est offert », a déclaré Jean-Pierre Chevènement. 
Au PS, Hollande promet, s’il est élu, une renégociation pour y inclure "un volet de croissance et d'emploi".




 
On peut toutefois espérer que sous la pression d’une inévitable dégradation de la situation économique et sociale (et du changement de majorité politique en France et en Allemagne ?), d’autres solutions soient collectivement recherchées.
Pascal Canfin, député européen Europe écologie, membre de la Commission des affaires économiques et monétaires, et créateur de Finance Watch, dans une entrevue à l'hebdomadaire Télérama, voit trois mesures d’urgence de reprise de contrôle de la finance.

Tout d'abord, considérer la partie des dettes publiques européennes nées de la crise depuis 2008 comme une sorte de dette de guerre, et la rééchelonner sur vingt ou trente ans. Après tout, l'Allemagne a fini de payer sa dette de guerre il y a quelques années seulement ! Ce surcroît de dette, les Etats européens ne l'ont pas accumulé parce qu'ils sont subitement devenus plus dispendieux, qu'ils ont embauché des millions de fonctionnaires, mais parce qu'ils sont intervenus pour sauver les banques et l'économie ! Il faut donc isoler la dette née de ce sauvetage, ce qui diminuerait la charge des remboursements. Et on pourrait ainsi, tout en réduisant progressivement les déficits publics, relancer les investissements, notamment ceux, indispensables, de la révolution écologique.
Il faut ensuite que la BCE puisse acheter davantage de dette publique qu'elle ne le fait aujourd'hui, mais pas toute la nouvelle dette émise en 2012 - 800 milliards d'euros -, car cela entraînerait une trop grande création monétaire et un risque d'inflation. Trouvons un juste milieu. La troisième réforme essentielle étant de mettre fin à la spéculation sur les Etats. On vient de faire un pas dans ce sens, et c'est une grande victoire du Parlement européen : en novembre 2012 seront interdits les « CDS à nu».


Athènes 12/2/2012

Concernant l’Euro, Paul Krugman, chroniqueur au New York Times, est un brin inquiétant (il est aussi Prix Nobel d'économie) :

Je dois dire que, quand je pense à la zone euro, je me trouve dans cette situation étrange où tout semble inextricable. Je ne peux imaginer que la zone euro s'effondre. Cela me paraît inconcevable, on perdrait tant. Je me dis donc que les politiques feront tout pour résoudre cette crise. Mais je pense alors aux solutions à mettre en place, et là je me dis : "Non, il est impossible qu'ils prennent de telles mesures." Je suis alors confronté à une double impasse.

Pour lui cependant, l’inflation générée par une politique monétaire moins stricte de la BCE « n’est pas le problème mais la solution » en offrant la flexibilité qui manque à la zone Euro.


Youssef Nabil Say goodbye Alexandria- self-portrait à la MEP

 Quant à l’économiste Jean Pisani-Ferry, directeur du think tank européen Bruegel, il rappelle que pour relancer les économies exsangues du sud de l’Europe, il faut changer de politique.

Les investissements privés ne reviendront pas d’eux-mêmes dans ces zones sous-compétitives. Les Européens viennent seulement de comprendre que le redressement grec serait une œuvre de longue haleine, il y en a pour dix ans. Dans ces pays, il faut réinventer un modèle de croissance et d’internationalisation. Cela suppose un vrai changement d’approche, des politiques publiques de réindustrialisation, accompagnées d’une modulation des règles européennes en matière de concurrence et d’aides d’Etat. La concurrence doit devenir un instrument, au lieu d’être une valeur atemporelle. Un levier est déjà dans le budget communautaire : les aides régionales, dont il faudrait changer l’affectation pour qu’elles servent davantage à la croissance. En capitalisant les aides programmées dans un «fonds de croissance», on pourrait empêcher des coupes budgétaires dans des secteurs comme l’éducation, mais aussi amortir l’effet de la baisse des salaires ou garantir des prêts aux PME.

Ça pourrait concerner la France, non ? 

Enfin, il n’est pas inintéressant de se pencher sur le cas des pays qui se sont trouvés en cessation de paiement et qui ont refusé les poisons du FMI et consorts. Le journal Libération a interviewé l’ancien ministre de l'Economie argentin, Roberto Lavagna qui a géré cette affaire.


William Ropp - Mémoires rêvées d'Afrique - A la MEP

Dernières nouvelles du bourbier d'Alexandre IKONNIKOV