jeudi 15 septembre 2011

Etat interventionniste et question sociale doivent être au centre du projet de la gauche européenne (Tony Judt III)



Les perdants de l’économie ont un grand besoin de l’Etat et intérêt à ce qu’il existe, notamment parce qu’il leur est difficile de s’imaginer ailleurs. Puisque la gauche politique, par convention et par affinité élective, est surtout incitée à conquérir le soutien de cet électorat (et a intérêt à le faire si nous voulons éviter une réédition sélective des années 1930), les faiblesses actuelles - et elles sont sérieuses - de la gauche européenne inspirent plus qu’une préoccupation éphémère. [...]

Depuis le déclin du prolétariat industriel, et ce, de façon accélérée avec la fin de l’Union soviétique, la gauche occidentale a été dépossédée de sa représentation, de son projet et même de son histoire - le « grand récit » à partir duquel tous les projets de la gauche radicale ont été écrits, qui donnait sens à leurs programmes et expliquait leurs revers. [...]



Le véritable problème auquel sont confrontés les socialistes européens (j’emploie le terme pour sa valeur descriptive, dans la mesure où il est maintenant dépouillé de toute charge idéologique) n’est pas leurs préférences politiques, prises individuellement. La création d’emploi, une Europe plus « sociale », des investissements publics dans les infrastructures, des réformes éducatives et autres propositions du même genre sont louables et incontestables. Mais rien ne relie ces mesures ou proposition dans un récit politique ou moral commun.

La gauche n’a aucune idée de ce que signifierait son propre succès politique s’il s’avérait ; elle n’a aucune vision précise de ce que serait une bonne, ni même une meilleure société. En l’absence d’un tel projet, être à gauche, ce n’est jamais qu’être en état de protestation permanente. Et dans la mesure où il n’est pas de motif plus propice à la protestation que les dégâts introduits par un changement rapide, être à gauche, c’est être un conservateur. [...]



Dans ces circonstances, la dangereuse illusion d’un centre radical ou d’une « Troisième Voie » a bien pris. Comme le slogan des socialistes français de 1997 - « Changeons d’avenir »-, le « centrisme radical de Tony Blair est un récipient vide, tintant bruyamment et avantageusement dans l’espace vide du débat politique européen. [...] Bien sûr, il y a des avantages politiques à être au centre. En temps normal, c’est là que l’on recherche les réserves de votes qui assurent la victoire dans n’importe quel système représentatif binaire.

Mais si le temps devient un peu moins normal, comme cela semble de plus en plus probable, le centre sera rapidement évacué en faveur d’options plus extrêmes. [...]



It's a free world de Ken Loach (2007)


(La gauche européenne) doit remettre l’ouvrage sur le métier et se poser les questions suivantes : quelle sorte de progrès social est à la fois souhaitable et envisageable dans les circonstances internationales présentes ? Quelles sont les politiques économiquement correctes qui sont nécessaires pour mener à bien un tel objectif ? Et quels arguments seront assez convaincants pour pousser les gens à voter pour voir ces politiques mises en œuvre ?[...]



Certains membres de la gauche européenne se sont accrochés à l’idée de protéger les exclus, mais ils ne les pensent qu’en terme d’exclusions : ils sont les exclus de la norme, qui reste celle de travailleurs à plein temps, salariés, socialement intégrés. Ce qu’il leur faut comprendre, c’est que les hommes et les femmes qui ont un emploi précaire, les immigrés qui n’ont que peu de droits, les jeunes sans perspective de travail à long terme, les sans-abri et les mal-logés toujours plus nombreux, ne sont pas un problème marginal qui demande à être pris en main et résolu, mais représentent quelque chose de véritablement fondamental.

Il y a là, en conséquence, un rôle à tenir pour l’Etat : intégrer les conséquences sociales du changement économique, sans se contenter de fournir une atténuation compensatoire minimum. [...]

C’est dans l’intérêt de la société d’avoir un secteur productif privé florissant, oui. Mais ce dernier doit apporter les moyens d’exister à un secteur de service public dynamique dans les domaines où l’Etat est le mieux placé pour fournir le service, ou bien où la rentabilité économique n’est pas le critère de performance le plus approprié. [...]


Le recul de l’Etat dans les domaines de l’immobilier, le secteur médical, ou les allocations familiales - autant de coupes budgétaires qui semblèrent avoir un sens démographique, économique et idéologiques quand elles furent introduites dans les années 1970 et 1980 - paraissent maintenant être des facteurs de division sociale périlleux, quand ceux qui en ont besoin n’ont accès à aucune autre ressource. [...]



Si la gauche pouvait démonter qu’elle dispose d’un ensemble de principes généraux qui guident ses choix en termes de distribution des ressources et services, et que ces principes ne fussent pas purement et simplement la défense opiniâtre du statu quo, tirant le meilleur parti du mauvais boulot d’un autre, elle aurait franchi une étape considérable. [...]



La tâche de la gauche dans les années à venir  sera de plaider à nouveau en faveur de l’intervention de l’Etat, de montrer pourquoi la leçon, pour le XXIe siècle, n’est pas que nous devrions retourner, autant que possible, au XIXe.






samedi 10 septembre 2011

Chili : Mouvement de contestation estudiantin sans précédent depuis la fin de la dictature

"Le système tue les rêves de nos étudiants"




Dans son ouvrage « la stratégie du choc », la journaliste et militante altermondialiste Naomi Klein défend l’hypothèse que les néolibéraux n’ont pu imposer pleinement leurs réformes économiques socialement très coûteuses qu’en profitant de chocs subis par les populations — désastres naturels, guerres, attaques terroristes, coup d’État, crises économiques —

Le film éponyme dans lequel elle intervient mais qu’elle n’a pas voulu signer, développe notamment le cas du Chili où la terrible dictature de Pinochet a permis à Milton Friedman et ses « Chicago boys » de faire leurs gammes.
En particulier, la violence du régime a rendue possible la réduction drastique des dépenses d’éducation et la mise en place d’universités essentiellement privées et donc payantes. « Chaque formation a son propre prix, et les diplômes, en fonction de l'établissement, donnent accès à des emplois plus ou moins bien rémunérés.»

Faire des études requiert d’être un « gosse de riche » ou de s’endetter pour au moins une quinzaine d’années, y compris pour suivre un cursus dans des facultés publiques, sous-dotées, et qui ont moins bonne réputation.

Adel Abdessemed Practice zero tolerance


Depuis plusieurs mois, les jeunes chiliens qui n’ont pas connu la dictature manifestent pour obtenir la réforme d’un système qui au lieu d’améliorer la mobilité sociale est une machine à reproduire les inégalités.

La droite au pouvoir joue l’épreuve de force. Son président, Sebastián Piñera un homme d’affaire milliardaire, fils de diplomate, répétait il y a peu : «que l’éducation est un bien de consommation comme un autre : «Tous, nous voudrions que l'éducation, la santé et plusieurs autres secteurs soient gratuits. Mais je dois vous rappeler que rien n'est gratuit dans la vie. Au final, quelqu'un doit payer».

Pour Sebastian Pino Hidalgo, étudiant en troisième année d'orthophonie à Valparaiso, porte-parole du syndicat étudiant local CEFA, ce mouvement réclame de manière plus générale davantage de justice sociale :
« Le Chili est un grand pays avec beaucoup d'argent et de ressources, mais elles sont très inéquitablement distribuées: 20% des familles les plus riches récupèrent plus de 80% des richesses. La croissance chilienne est théoriquement de 6% par an mais nous n'en voyons aucun signe. »


vendredi 12 août 2011

Socialistes : de l’audace !

Par Etienne Balibar et Yves Duroux, philosophes



Spencer Tunick à Amsterdam

[...] Que serait une initiative «audacieuse» ? Voici notre suggestion. Dans les semaines, sinon dans les jours prochains, Martine Aubry et ses homologues socialistes ou sociaux démocrates, en particuliers les Allemands, se réunissent. Ils proposent une conférence paneuropéenne, ouverte à d’autres forces de gauche ainsi qu’à des juristes, économistes, chefs d’entreprise, militants, artistes et intellectuels qui voudraient les rejoindre. Lieu ? Bruxelles, Strasbourg ou, pourquoi pas, Athènes. Objet ? Engager immédiatement (sans attendre l’arrivée au pouvoir de tel ou tel, et moins encore la «majorité de gauche» au Conseil européen) l’élaboration des grandes lignes d’une relance commune aux nations européennes et d’une complémentarité de leurs industries, incluant les bases de négociation avec les fournisseurs d’énergie et de main-d’œuvre dans la périphérie de l’Europe. Définir la proportion équitable des budgets nationaux et communautaires, énoncer les principes d’une réforme de la fiscalité et de la dépense publique : assiette, priorités d’imposition et d’utilisation, sanctions éventuelles pour les dépassements, arbitrages en cas de conflits d’intérêts… Imaginer, entre le protectionnisme des Chinois et la planche à billets des Américains, les principes d’un nouveau système monétaire et les règles d’un contrôle mondial des pratiques spéculatives et des mouvements financiers. Soumettre au plus vite ces propositions, à la réflexion et à l’approbation des citoyens européens, en train de décrocher, et sans l’appui desquels aucun «gouvernement» ne tiendra.

Vous nous direz, madame : mais nous n’avons pas le temps ! Notre «primaire» passe d’abord ! Si vous ne l’avez pas, prenez-le. Votre primaire n’a d’autre intérêt que de résoudre une concurrence interne à votre parti. Au mieux elles peuvent servir à mobiliser les électeurs et à creuser l’écart avec les machines de Sarkozy et de Le Pen. Réglez la question dans les jours qui viennent en rencontrant votre principal «adversaire» et en choisissant d’un commun accord (au besoin, par tirage au sort) celui d’entre vous qui formera, avec l’autre, un «ticket» présidentiel et gouvernemental. Mettez de côté les petites manœuvres d’évitement, les conseils des communicants. Sortez des inflexions à la marge entre vos discours, un peu plus «populistes» ici, un peu plus «responsables» là. Entrez enfin en politique. Socialistes, plus d’audace ! Ou c’est votre enlisement qui continue - et le nôtre avec vous.




La semaine mytho de Nicolas Bedos : Martine Aubry



jeudi 11 août 2011

« En finir avec un système financier parasitaire »





Est-on entré dans un cycle dévastateur, fait de plans de rigueur, de récessions, puis de nouveaux plans de rigueur ?

La bonne réaction des politiques serait de dire que le G20, la Commission européenne prennent des mesures contre les agences de notation qui ont le droit de vie ou de mort sur les Etats ; contre les marchés financiers pour réduire leur importance. La bonne réaction serait de voir la BCE dire qu’elle financera toutes les dettes publiques de la zone euro et qu’on émette des euro-obligations. La bonne réaction serait de se mettre d’accord sur une nouvelle gouvernance européenne acceptable par les peuples, axée sur la croissance et le plein-emploi plutôt que sur la réduction des dettes et des déficits à tout prix. Or, au lieu d’une coordination par le haut, on la fait par le bas : les Européens croient rassurer les marchés en annonçant des plans d’austérité. Lesquels pèsent sur la croissance et, au fond, ne les rassurent pas. Quand la Grèce perd 4,5% de croissance, ça ne rassure pas. On est entré dans un cercle vicieux, une dynamique perverse entre Etats et marchés qu’il faut absolument briser.

Les responsables politiques français réagissent-ils bien dans la séquence actuelle ?

Je suis atterré par l’attitude du gouvernement français, qui se dit prêt à faire davantage d’effort, à faire de la réduction des déficits la priorité absolue alors que si tous les Européens s’y mettent, la croissance chutera et il sera impossible de tenir cette règle d’airain. Le plus tragique, c’est que certains au PS sont sur la même ligne et pensent que l’avenir de la France passe par un retour à 3% de déficit en 2013. Chaque fois que les marchés élèveront la voix, les Etats réduiront leurs dépenses publiques et sociales. C’est une démission de la démocratie. Elle est déjà à l’œuvre puisque la BCE conditionne son aide à l’Italie à une feuille de route de politique antisociale…


Andreas Gursky Chicago Board of Trade II (1999)

Au G20 de Londres, en 2008, les Etats avaient la main sur la finance…
Le lobby bancaire et financier a convaincu la classe dirigeante de torpiller toute tentative de régulation. Nicolas Sarkozy et le G20 avaient la bonne position : réduire la puissance des marchés financiers. Soutenir l’activité au profit de l’emploi. Le G20 n’a pas vu que la croissance ne pouvait pas repartir comme avant. Les ressorts de la croissance avaient, surtout aux Etats-Unis, été alimentés par les bulles financière, immobilière, et l’endettement des ménages. Après la crise des subprimes, il aurait fallu réinventer une autre croissance, basée sur la réindustrialisation, la hausse des salaires et le tournant écologique. Mais les vieux dogmes de l’efficience des marchés financiers, du «moins d’impôts» comme des excès des dépenses publiques ou sociales, ont réapparu… [...]

Que faire ?
Il faut avancer des alternatives à l’austérité programmée et arrêter la course à la rentabilité, la compétitivité, les pactes de stabilité, la gouvernance actionnariale des entreprises. Il faut en finir avec un système financier parasitaire. Laisser des banques faire faillite si elles ont trop spéculé, séparer leurs activités de dépôt et d’affaire. Et avoir, enfin, un secteur public de la finance démondialisé. Sinon, on conservera un système inefficace, injuste et non productif.

Entrevue d'Henri Sterdyniak, directeur du département Economie de la mondialisation à l’OFCE et l’un des co-animateurs du Manifeste des économistes atterrés dans Libération du 11/8/2011






Émeutes de 2005 dans les banlieues françaises

mercredi 3 août 2011

L’écologie en bas de chez moi



Iegor Gran n’aurait peut-être pas écrit ce « récit » si le documentaire « Home » ne lui avait pas fait penser au « triomphe de la volonté » de Leni Riefensthal....

La nouvelle religion de Vincent, copiant le succès du dominicain Tetzel[1], a inventé la « compensation carbone », mécanisme par lequel on verse son obole à chaque fois que l’on émet du CO2, à charge pour l’ONG ainsi gratifiée de planter un arbre ou de réaliser un autre sacrement veillant à la « neutralité carbone ». Pour ce remake des indulgences, la demande des entreprises est, paraît-il, insatiable.
L’offre s’adapte en conséquence : la quantité d’officines proposant des services carbone a explosé, sur internet, on en trouve autant que des sex-shops[2], certains sont adaptés aux particuliers. Je ne sais pas si Vincent compense pour racheter son âme. Il devrait. Ça le rendrait plus serein, joyeux, bon vivant.

Les bigots chrétiens, qu’ils soient cathos, protos, orthos, ont en commun avec les oulémas une consternante absence d’humour dès que l’on touche au religieux. Le rire désacralise, c’est bien connu. Le rire protège des lieux communs et des hammams du cerveau. Essayez donc d’hypnotiser un rieur !


[1] (...) C’est un trait caractéristique de ce livre que d’avoir plus de notes de bas de page que de corps de texte. Les notes de bas de page en forme d’hyperliens ?
[2] (...) 


C’est pourquoi le zèle de Vincent est devenu inquiétant quand il a cessé de rire. Car on ne rit pas du prurit. Nulle trace d’humour chez les prophètes. Il n’y a pas de quoi rire, madame ! On vous annonce l’Apocalypse et la disparition de l’île de Ré - et vous riez ?... N’avez-vous donc aucune stature morale ?... Lâche vous êtes, lâches vous mourrez...

Votre rire est un crime car il empêche la mobilisation des consciences. Il dilue l’attention. Il peut contaminer les autres. Vous devez être un individualiste indécrottable pour rire ainsi aux dépens de la collectivité. Si tout le monde riait comme vous ! Avez-vous pensé aux enfants ? Vous devez ne pas en avoir...



Quelle religion est capable d’accepter la caricature ? Pas plus l’écologie que l’islam. Mon ironie se brise sur les airs pince-sans-rire de Vincent. Il pense que je vais trop loin. Ses bras croisés... le feu aux joues... les regards inquiets de Claire... il y a de la colère, contenue mais réelle, une petite haine désagréable. Mon rire me protège de son Dieu, me rend l’insouciance, la liberté d’être con, l’homme qui rit oublie le déluge, il est comme ivre.

L’écologie en bas de chez moi - Iegor Gran - POL





lundi 4 juillet 2011

L’Europe, désespérément (1/2)



De ma période d’étudiant, j’ai gardé le souvenir d’une première Europe, qui bon an mal an, était plutôt une structure de coopération et de solidarité entre ses pays adhérents, favorisant la stabilisation des taux de changes et des prix agricoles, ayant fait des pays la composant, un exportateur de matières premières agricoles, avec une amélioration significative des revenus de ses agriculteurs grâce à la PAC.

Du côté de l’industrie, on devait à cette Europe d’avoir permis l’émergence en position de tête d’une industrie nucléaire, d’une industrie spatiale (Ariane Espace) et d’une industrie aéronautique des gros porteurs (Airbus), au grand dam de l’américain Boeing jusqu’alors en position de monopole, tandis qu’elle organisait et finançait la reconversion des industries en déclin (charbon et sidérurgie).


De mes voyages au Portugal, en Grèce ou en Irlande dans ces années-là, je garde aussi le souvenir de toutes ces infrastructures, de ces routes rutilantes cofinancées par l'Europe pour favoriser le rattrapage de nouveaux entrants dans la CEE.

Etant d’une génération n’ayant pas connu les désastres des deux guerres mondiales et de la crise économique des années 30, il avait également fallu rappeler aux jeunes que nous étions que, ce qu’on appelait la construction européenne visait également à éviter à tout prix que de telles catastrophes ne se reproduisent. 

Pourtant, lorsqu’on nous a proposé en 1992 de ratifier le traité de Maastricht qui prévoyait une Union Economique et Monétaire, dont l’aboutissement serait en 2000 la création d’une monnaie unique[1] et la création d’une banque centrale européenne (BCE), j’ai voté « contre ».



En effet, depuis l'Acte Unique de 1986, l’Europe était devenue une machine redoutablement efficace d’accélération des déréglementations (parfois souhaitables) et de privatisations tous azimuts dans l’air du temps, réduisant à l’impuissance les Etats nationaux adhérents et instaurant l’avènement d’une sphère financière hypertrophiée, non contrôlable et hautement nuisible.

Dans cette Europe pullulent les paradis fiscaux, le plus souvent des principautés confettis, sans que cela ne la gêne qui que ce soit, alors que ces derniers doivent leur opulence à l’argent du crime organisé, à la fraude et à une évasion fiscale massive, mettant à mal à la fois les finances publiques des Etats et l’équité fiscale (les riches échappent largement à l’impôt).




L’ouverture contrainte à la concurrence de certains secteurs des monopoles naturels comme les chemins de fer, avec séparation des activités d’exploitation et de construction/maintenance des infrastructures, malgré le chaos provoqué en Grande-Bretagne par le parti conservateur, attestait de manière emblématique l’aveuglement idéologique de la politique européenne.





The navigators de Ken Loach (2001) "This is England" (BO)



Avec la monnaie unique, les pouvoirs publics nationaux perdaient deux leviers essentiels de politique économique : la politique de change et la politique monétaire désormais confiée à une BCE ayant pour mission exclusive la stabilité des prix et non aussi l’activité et l’emploi de chacun des Etats ayant adopté cette monnaie. Par conséquent dans un tel système, en cas de déséquilibre dans un pays et de contrainte budgétaire forte pour les pouvoirs publics, l’ajustement ne pourrait plus se faire que par des baisses de salaires et des ajustements d’effectifs, ce qui serait beaucoup plus violent qu’une dévaluation.



Dix ans après l’introduction de l’Euro, son bilan est mitigé. Selon Guillaume Duval[2], les principaux apports pour la zone Euro furent la stabilité des prix et des taux d’intérêt relativement plus bas, tandis que «les conditions défectueuses de gestion de la zone  ont néanmoins suscité d’autres formes de déséquilibre et débouché sur la crise actuelle des dettes publiques de certains Etats membres », au point de menacer aujourd'hui la zone Euro de désintégration.


Le citoyen lambda qui a la chance de voyager en Europe, apprécie le petit confort de ne plus à avoir à faire d’opération de change quand il se déplace dans les pays membres de l’union monétaire, sans pour autant pouvoir se départir du sentiment que les niveaux désormais stratosphériques atteints par les prix dans les capitales et la baisse de son pouvoir d’achat remontent à l’instauration de l’Euro. 



Je passerai sur le bénéfice ou même l’effet psychologique de la suppression des frontières qui fit suite aux accords de Schengen. Elle ne m’a pas guère laissé de souvenir. Peut-être parce que la déréglementation du transport aérien ayant fait baisser les prix (voici une déréglementation qui fut bonne !), on se déplaçait désormais par avion, d’aéroports en aéroports, où les files d’attente de contrôle pour assurer la sécurité des vols aux aéroports ont eu tendance à s’allonger, et par là, qui sait, à maintenir la permanence du sentiment de toujours franchir des frontières.





Si l’intégration de l’Autriche, et de la Finlande et de la Suède n’ont pas posé de problèmes (il s’agissait de pays riches, dotés d’un système social exemplaire), il en alla tout autrement avec les élargissements de l'UE en faveur des pays d’Europe Centrale et Orientale anciennement communistes qui ont suivi, et dont le niveau de développement n’était en rien comparable aux nôtres (2004 et 2007[3]).

Sur le plan symbolique, politique et géostratégique, leur entrée était une évidence. Sur le plan économique, elle signait l’impossibilité d’un approfondissement ultérieur de la coopération européenne, pour laisser la place à une concurrence généralisée d’Etats aux intérêts souvent divergents.

Pas ou peu de budgets pour mettre ces pays entrants au niveau des autres, la concurrence devrait équilibrer tout ça.

La boite de Pandore de la concurrence sociale et fiscale fut par conséquent ouverte. En pleine accélération de la « mondialisation » des échanges  et des systèmes productifs, ces pays offraient une alternative intéressante d’implantations à des délocalisations plus lointaines, du moins pour des productions concernant la région.

Au terme d’une litanie de « plans sociaux », après avoir minoré le phénomène de délocalisations, on finit par s’alarmer de la désindustrialisation de notre pays.



[1] L'euro est mis en circulation sous sa forme fiduciaire le 1er janvier 2002 dans les douze pays de la zone euro avec une période de double circulation euro/monnaies nationales.
[2] «La France d'après, rebondir après la crise» de Guillaume Duval

[3] Le coût salarial d’un polonais était par exemple en moyenne 5 fois plus faible que celui d’un français

 

Les délocalisations - Anne Roumanoff


L’Europe, désespérément (2/2)


L'Europe du préservatif - Les Inconnus

En 2006, entre deux vagues d’élargissement à l’est, le texte initial de la directive Services proposé par le commissaire européen Frits Bolkestein et notamment son « Principe du pays d'origine » déclencha un tollé dans les pays dotés d’un droit social conséquent en prévoyant la légalisation du dumping social et de la concurrence déloyale.  Le droit applicable aux travailleurs sur des chantiers hors de leur pays d’origine devait être celui de leur pays d’origine. Il aurait donné un avantage décisif aux travailleurs des nouveaux entrants pour effectuer des chantiers dans les autres pays.


L’inscription dans le marbre d’un traité constitutionnel de tous les principes qui nous avaient conduits dans la mauvaise passe dans laquelle nous nous trouvions, constituait à eux seuls une raison suffisante pour dire « non » à la question posée par référendum pour le ratifier, même si les arguments en faveur du « oui » ne manquaient pas.



Pour autant, peut-on encore penser notre avenir sans l’Europe ? Sauf à être tenté par le mode de vie nord-coréen, compte tenu de notre insertion dans l’économie mondiale, je ne vois absolument pas comment. Après avoir tant critiqué l’Euro, l'idée de son abandon m’apparaît désormais funeste.


Dans son livre « La France d'après, rebondir après la crise », Guillaume Duval consacre pas moins de 4 chapitres sur 11 à l’Europe.
Selon lui, le rééquilibrage de l’économie mondiale en faveur des « pays émergents » n’implique pas forcément que les européens soient condamnés à vivre moins bien qu’auparavant. « Si l’Europe a tant de mal à sortir de la crise et si ses perspectives semblent si sombres pour l’avenir, c’est d’abord et avant tout dû à ses problèmes internes. »
L’Europe n’a pas tenu ses promesses de croissance et de création d’emplois mirobolantes parce qu’elle a organisé une concurrence généralisée par les coûts qui a d’autant plus déprimé l’activité en réduisant ses débouchés, qu’il n’a pas été mis en place de politique industrielle et commerciale active vis-à-vis du reste du monde. En effet, ni les firmes multinationales, ni les Etats qui auraient dû céder ces prérogatives en la matière à l’Union, n’en voulaient. 
Pour Guillaume Duval, on ne peut renoncer à avoir une industrie compétitive ne serait-ce que pour payer l’augmentation de nos importations corollaire de cette désindustrialisation. « L’industrie du tourisme » ne suffira jamais à payer l’addition, loin de là.



S’il pense qu’il faut renoncer à une « Europe sociale », il appelle à de nouvelles règles du jeu qui mettent un terme à une Europe antisociale, c’est-à-dire une Europe qui mine les politiques sociales conduites au niveau national.
En particulier, une harmonisation fiscale est urgente. La concurrence des fiscalités nationales  sur les bénéfices des entreprises, de l’épargne et du capital, profitable aux petits pays mais dramatiques pour les plus grands, en faisant fondre les recettes publiques, menace le « modèle social européen » et constitue un facteur essentiel de crise des dettes publiques européennes.

« En revanche, l’action massive indispensable face aux crises écologiques qui nous menacent peut - et doit- être européenne. » [...]
« Un grand plan d’investissement dans la conversion écologique de l’économie aurait l’avantage d’aider l’Europe à se relever de la crise en finançant des travaux réellement utiles pour préparer l’avenir, tout en permettant de faire, enfin, des choses ensemble à grande échelle. » [...]
« La question environnementale pourrait - et devrait - donc être un des axes majeurs de l’approfondissement de l’intégration européenne au cours des prochaines décennies. »
« A l’échelle européenne comme mondiale, l’écologie peut être un puissant vecteur d’intégration, de régulation et de redistribution qui nous permettent de sortir de l’anomie marchande et libérale. »  [...]

On vient d’apprendre que dans l’UE, on sera bientôt 28 avec l’entrée de la Croatie prévue l’été 2013. Vingt huit ? Joli score ! « Who’s next ? »[1]
Pour pouvoir aller dans le bon sens, échappera-t-on à la nécessité d’une Europe à géométrie variable ?

Heko 1958


Conclusion de «La France d'après, rebondir après la crise» par Guillaume Duval

[...] Après un quart de siècle consacré surtout à dresser les Européens les uns contre les autres en aiguisant la concurrence de tous contre tous au sein du marché unique, les politiques punitives appliquées aux pays en crise de la zone euro, combinées aux politiques inutilement restrictives dans le reste de la zone, risquent de causer l’échec de la monnaie unique.
Un échec qui entraînerait nécessairement celui de l’Union dans son ensemble. En France, la volonté affichée par le gouvernement de « profiter » de la crise pour mettre en œuvre une baisse massive des dépenses publiques tout en refusant de taxer davantage les plus aisés mine la cohésion sociale et menace la fourniture des biens publics indispensables à l’activité économique.
De telles politiques n’apportent aucun espoir aux peuples en souffrance et favorisent, en France comme ailleurs en Europe, les démagogues qui privilégient le repli national et la dénonciation de boucs émissaires fantasmés.
Parallèlement, l’accident nucléaire de Fukushima a rappelé, s’il en était besoin, que nous n’avions plus d’échappatoire : face à l’ampleur de la crise écologique, il va falloir chambouler l’ensemble de nos modes de production et de consommation dans un espace de temps très court. Comme nous le soulignons dans ce livre, l’Europe n’est pas forcément mal placée pour mettre en œuvre rapidement une telle mutation : celle-ci pourrait même devenir le principal moteur d’une relance de l’intégration européenne. Si l’Europe tardait trop cependant à s’engager résolument dans cette voie, elle serait frappée de plein fouet par la raréfaction des énergies fossiles et le renchérissement des autres matières premières, faute d’en disposer sur son sol.
Bref, tout n’est pas perdu mais le temps est compté, et les politiques qui nous permettraient à continuer à vivre correctement en France et en Europe impliquent un virage à 180 degrés par rapport à celles suivies jusqu’ici. [...]



[1] « A qui le tour ? »



Les Deschiens "En euros"