jeudi 23 février 2012

Dettes publiques, Euro et politique : dernières nouvelles du bourbier


Athènes 13-2-12 - Yannis Behrakis/Reuters




Ce fut de nouveau le chaos ce week-end aux alentours du Parlement grec qui votait le nième plan d’austérité  pour un pays plongé dans la récession et la misère, et pensé par l’équipe de Lucas Papademos, ex de la Banque centrale européenne, à la demande de la troïka UE, BCE et FMI . 
Deux mesures particulièrement sidérantes, sans surprise, ont rassurés la Bourse de New York qui a ouvert en hausse ce lundi là : 
-          la baisse de 22 % d’un salaire minimum qui ne suffisait déjà plus pour vivre et de 32 % pour les moins de 25 ans (une discrimination inique envers les jeunes et sans doute illégale au regard du droit européen).
-          Dans un pays où un salarié sur cinq est fonctionnaire (à peu près comme en France où les emplois publics représentent 22 % de l’emploi total), le placement dans une « réserve de main-d’œuvre » de 15 000 salariés de la fonction publique, payés à 60 % de leur salaire de base avant d’être « licenciés » ( ?) sous un ou deux ans pour les gens proches de la retraite.

La troïka traîna un peu des pieds pour accorder de nouveaux prêts et d’effacement de dette en contrepartie (il manquait 9 milliards d’impôts ou d’économies), au moment même où certains se demandaient par voie de presse si le traitement n’allait pas achever le pays.


Madrid Avril 2011

 
Du côté espagnol, alors que le taux de chômage atteint 23 % (près de 50 % chez les jeunes de moins de 25 ans), le dernier décret du gouvernement conservateur facilite les licenciements et affaiblit les conventions collectives, en vertu du raisonnement « libéral » selon lequel moins les contraintes sont fortes, plus les entrepreneurs embaucheront. Les syndicats estiment quant à eux que cette réforme « va accélérer la destruction d'emplois » et « augmenter la précarité à moyen terme ». Particulièrement visée, la réduction des indemnités de licenciement de 45 jours de salaires par année travaillée à 33 jours, voire 20 en cas de licenciement économique dans certaines conditions. Une baisse du salaire minimum est également prévue.

Au Portugal, Fabien a discuté avec une homologue portugaise qui lui a confirmé que leur nouveau plan d’austérité priveraient les fonctionnaires dès cette année de 2 mois de salaires sur les 14 qu’ils touchaient jusqu’alors pour compenser le bas niveau de leurs traitements. D’ici 2014, il est prévu de diviser par deux leur nombre.
Plusieurs investissements publics comme la rénovation de l'aéroport de Lisbonne ont été reportés et la durée quotidienne du travail dans le secteur privé va être alourdie de 30 minutes.

Dans le magazine du Monde, je lis que l’ancien de Goldman Sachs, Mario Monti fait des miracles en Italie pour récupérer des recettes fiscales dans un pays où l’évasion fiscale est un sport national (on pourrait lui demander sa méthode pour la mettre en œuvre au niveau européen). Ça passerait plutôt bien auprès de la population car, pour une fois, les riches ne seraient pas épargnés ; au point qu’un conseiller fiscal de Rome raconte qu’il voit de plus en plus de ses clients « qui arrivent, apeurés » pour lui demander de « les mettre en règle ».
La ministre des affaires sociales a tout de même « éclaté en sanglots » à la télévision alors qu’elle annonçait des sacrifices aux retraités italiens.

 Athènes 12/2/2012
 
Bref, partout en Europe, « des gouvernements de techniciens » mettent en œuvre ce qui est depuis toujours la feuille de route du FMI : réduire l’argent que touche la population pour consacrer l'argent économisé à payer les créanciers, avec une totale indifférence à la misère sociale engendrée, à laquelle les pouvoirs publics eux-mêmes exsangues ne peuvent plus faire face.
Et quand tout le monde s’y met, qu’est-ce qui se passe,  hein ?
L’activité explose, le chômage et la pauvreté disparaissent :=)

Pour la zone Euro, il s’agirait également de « sauver » un bien collectif « l’euro ».
Pour y parvenir, vingt-cinq des vingt-sept pays de l'Union européenne ont accepté un nouveau traité de discipline budgétaire, autrement dit, ils s’engagent à inscrire dans leur législation le retour à l'équilibre budgétaire et des sanctions quasi-automatiques en cas de dérapages des déficits publics, comme le voulait à tout prix l'Allemagne en échange d'une poursuite de sa solidarité financière avec les pays en difficulté. Cette solidarité s’exercera dans le cadre d’un « Mécanisme européen de stabilité (MES) ».
En fait, ça ne concerne directement pour l’heure que les 17 pays de l’Euroland. C’est une manière de réinscrire dans le marbre tout en le durcissant, le pacte de stabilité de l’euro pensé pour éviter les divergences des budgets publics nationaux de pays utilisant cette monnaie.


Si l’on veut conserver l’Euro, il est difficile de contester le principe d’une coordination des politiques budgétaires nationales de la zone et la perte de souveraineté qu’elle implique. En revanche, les nouvelles règles portent la marque d’une Europe presque entièrement gouvernée par la droite libérale ou conservatrice (22 ou 25 Etats sur 27).

En instaurant « la prohibition du déficit structurel au-dessus de 0,5 % du PIB, l’apurement sur vingt ans de la dette publique actuellement proche de 90 % du PIB jusqu’à 60 %, soit 1,5 % du PIB supplémentaire par an. Ce n’est plus de la rigueur c’est un exercice de mortification à perpétuité qui nous est offert », a déclaré Jean-Pierre Chevènement
Au PS, Hollande promet, s’il est élu, une renégociation pour y inclure "un volet de croissance et d'emploi".




 
On peut toutefois espérer que sous la pression d’une inévitable dégradation de la situation économique et sociale (et du changement de majorité politique en France et en Allemagne ?), d’autres solutions soient collectivement recherchées.
Pascal Canfin, député européen Europe écologie, membre de la Commission des affaires économiques et monétaires, et créateur de Finance Watch, dans une entrevue à l'hebdomadaire Télérama, voit trois mesures d’urgence de reprise de contrôle de la finance.

Tout d'abord, considérer la partie des dettes publiques européennes nées de la crise depuis 2008 comme une sorte de dette de guerre, et la rééchelonner sur vingt ou trente ans. Après tout, l'Allemagne a fini de payer sa dette de guerre il y a quelques années seulement ! Ce surcroît de dette, les Etats européens ne l'ont pas accumulé parce qu'ils sont subitement devenus plus dispendieux, qu'ils ont embauché des millions de fonctionnaires, mais parce qu'ils sont intervenus pour sauver les banques et l'économie ! Il faut donc isoler la dette née de ce sauvetage, ce qui diminuerait la charge des remboursements. Et on pourrait ainsi, tout en réduisant progressivement les déficits publics, relancer les investissements, notamment ceux, indispensables, de la révolution écologique.
Il faut ensuite que la BCE puisse acheter davantage de dette publique qu'elle ne le fait aujourd'hui, mais pas toute la nouvelle dette émise en 2012 - 800 milliards d'euros -, car cela entraînerait une trop grande création monétaire et un risque d'inflation. Trouvons un juste milieu. La troisième réforme essentielle étant de mettre fin à la spéculation sur les Etats. On vient de faire un pas dans ce sens, et c'est une grande victoire du Parlement européen : en novembre 2012 seront interdits les « CDS à nu».


Athènes 12/2/2012

Concernant l’Euro, Paul Krugman, chroniqueur au New York Times, est un brin inquiétant (il est aussi Prix Nobel d'économie) :

Je dois dire que, quand je pense à la zone euro, je me trouve dans cette situation étrange où tout semble inextricable. Je ne peux imaginer que la zone euro s'effondre. Cela me paraît inconcevable, on perdrait tant. Je me dis donc que les politiques feront tout pour résoudre cette crise. Mais je pense alors aux solutions à mettre en place, et là je me dis : "Non, il est impossible qu'ils prennent de telles mesures." Je suis alors confronté à une double impasse.

Pour lui cependant, l’inflation générée par une politique monétaire moins stricte de la BCE « n’est pas le problème mais la solution » en offrant la flexibilité qui manque à la zone Euro.


Youssef Nabil Say goodbye Alexandria- self-portrait à la MEP

 Quant à l’économiste Jean Pisani-Ferry, directeur du think tank européen Bruegel, il rappelle que pour relancer les économies exsangues du sud de l’Europe, il faut changer de politique.

Les investissements privés ne reviendront pas d’eux-mêmes dans ces zones sous-compétitives. Les Européens viennent seulement de comprendre que le redressement grec serait une œuvre de longue haleine, il y en a pour dix ans. Dans ces pays, il faut réinventer un modèle de croissance et d’internationalisation. Cela suppose un vrai changement d’approche, des politiques publiques de réindustrialisation, accompagnées d’une modulation des règles européennes en matière de concurrence et d’aides d’Etat. La concurrence doit devenir un instrument, au lieu d’être une valeur atemporelle. Un levier est déjà dans le budget communautaire : les aides régionales, dont il faudrait changer l’affectation pour qu’elles servent davantage à la croissance. En capitalisant les aides programmées dans un «fonds de croissance», on pourrait empêcher des coupes budgétaires dans des secteurs comme l’éducation, mais aussi amortir l’effet de la baisse des salaires ou garantir des prêts aux PME.

Ça pourrait concerner la France, non ? 

Enfin, il n’est pas inintéressant de se pencher sur le cas des pays qui se sont trouvés en cessation de paiement et qui ont refusé les poisons du FMI et consorts. Le journal Libération a interviewé l’ancien ministre de l'Economie argentin, Roberto Lavagna qui a géré cette affaire.


William Ropp - Mémoires rêvées d'Afrique - A la MEP

Dernières nouvelles du bourbier d'Alexandre IKONNIKOV





mercredi 25 janvier 2012

Le fiasco de la politique de soutien à la filière solaire en France


Éruption solaire



En un an, la filière qui employait 18 000 personnes fin 2011 (développeurs, installateurs, électriciens...), vient de perdre 7 000 emplois.
Photowatt, le seul fabricant hexagonal de cellules et de panneaux photovoltaïques et dans lequel l’Etat (via le CEA) a investi 100 millions d’euros (440 emplois), est en règlement judiciaire.
Les carnets de commandes des PME spécialisées dans l’assemblage et l’installation se sont vidés. Les géants du secteur ont choisi d’investir à l’étranger.
La crise et les prix défiant toute concurrence des industriels chinois sont passés par là, mais le gouvernement français porte une large part de la responsabilité de ce sinistre.

De l’autre côté du Rhin, la barre du million d'installations photovoltaïques a été dépassée en novembre dernier en Allemagne, qui, malgré son moindre ensoleillement (avec pour conséquence un coût de production plus élevé), équipe 4% des foyers, produit les 3/4 de l’électricité solaire européenne et le tiers de l’énergie solaire photovoltaïque mondiale. La filière qui ne cesse de se développer depuis 10 ans bénéfice d’avantages comparatifs croissants qui devraient normalement l’autoriser à couvrir à terme 10% des besoins énergétiques du pays, sortie du nucléaire oblige.



panneaux photovoltaïques en Chine

Filière promise à un bel avenir (c’est la seule énergie dont le coût baisse chaque année), partout dans le monde, elle requiert le temps de son développement des mesures conséquentes de politique industrielle, d’aides des pouvoirs publics (subventionnement du tarif du KWH, aides fiscales à l’installation pour les foyers, aides à la recherche pour le développement de cellules de 2e génération,...).

La mise en place de mesures réellement incitatives en France (2006) conjuguée à une baisse phénoménale des prix de panneaux importés, a dans un premier temps boosté offre et demande sur ce marché, au point que la filière a dépassé très largement les objectifs d’installation (jugés de tout manière trop modestes pour les acteurs du secteur), et surtout ont gonflé les dépenses publiques d’intervention.
 

Cet état de fait a conduit le gouvernement, dans un contexte budgétaire de réduction des dépenses publiques, à modifier tous les six mois depuis 2008, la réglementation du secteur (notamment dans le sens d’une réduction du soutien financier de l’Etat) ce qui a fortement pénalisé consommateurs et intervenants de la filière photovoltaïque.
Le moratoire de trois mois sur le solaire décrété par le gouvernement fin 2010, suivi d’un nouveau cadre malthusien, fut le coup de grâce pour un secteur éprouvé par cette instabilité juridique qui modifiait règles du jeu et rentabilité prévisionnelle des business plans.



centrale solaire en Californie

Enfin, la mise en règlement judiciaire par son propriétaire canadien de Photowatt, dans laquelle l’Etat a investi et dont les principaux actifs sont des brevets publics (pourquoi diable cette boite n’est-elle pas nationalisée ?),  ainsi que l’investissement des géants de l’énergie à l’étranger (exemple Total aux Etats-Unis), signent l’incohérence (ou l’absence) de la politique industrielle conduite par ce gouvernement.

La filière solaire en pleine éclipse - Libération du 9/1/2012
Le photovoltaïque à quel prix ? - L'Usine Nouvelle du 10/2/2011



BREF - J'ai passé un entretien d'embauche

mardi 24 janvier 2012

F-Haine



 Le dictateur de Charlie Chaplin (1940)


La fille Le Pen et sa clique en 28 minutes sur LCP : Marine Le Pen, une révolution au Front.
L’emballage a été (légèrement) relooké pour un marché porteur, mais à l’intérieur, c’est toujours la même saleté haineuse. Son énergie, sa violence, celle de ses émules font froid dans le dos.

Pendant ce temps, le ministre de l’intérieur et de l’immigration est très fier de ses chiffres
:
Un record d’expulsions (près de 33 000), un nouveau tour de vis sur l’immigration légale, et quelques tours de passe-passe statistiques. A trois mois de la présidentielle, Claude Guéant a fait la preuve hier que Nicolas Sarkozy ne cédera pas un pouce de terrain au Front national sur la question de l’immigration. LA SUITE

Chronique fiction - Le jour où... Nicolas Sarkozy songera à voter Marine Le Pen

Sur ce site :  Marine Le Pen, l'héritière




mercredi 18 janvier 2012

L’impuissance en politique : le cas de la taxe sur les transactions financières


Des indignés à la City de Londres en novembre 2011 - Photo : Ben Stansall




Zapping sur la télé hier soir. Sur Arte, la conclusion d’un débat sur l’avenir de l’euro : la monnaie unique sera sauvée si et seulement si les 17 Etats inscrivent dans leur constitution « la règle d’or » et se mettent à rembourser leurs dettes en réduisant leurs dépenses et en augmentant leurs rentrées fiscales. Suit un documentaire sur l’effarante course à l’armement atomique des Etats-Unis et de l’URSS durant la guerre froide. Chez Taddéi, un débat sur l’Europe, Marie France Garaud, épatante, n’est pas d’accord avec Jacques Attali. Souverainiste, sur la question de la dette publique, elle répète deux fois qu’on ne pourra jamais la rembourser. Pour lui, on n’a pas le choix, il faut tenter de sauver l’euro et rembourser la dette au moins pour trois raisons : on aurait tous un peu de cette dette par exemple dans nos placements d’assurance-vie (personnellement je n’en ai pas), s’il y a défaut, on ne pourra même plus payer les fonctionnaires dans les prochains mois, et le scénario de l’Argentine dont les habitants auraient perdu 30 % de leur pouvoir d’achat, ne manquera pas de nous tomber dessus. Selon Attali, la seule question qui se pose, c’est : « qui va payer ? ».

Marie France Garaud est d’une génération qui a connu de près une certaine grandeur de l’Etat et du politique, à une époque où il n’était pas complètement ridicule d’évoquer « la grandeur de la France ». Dans son dernier essai, elle analyse l’impuissance actuelle des gouvernants à défendre leur peuple pour avoir accepté, par conviction ou facilité, de se dessaisir de leurs principaux leviers d’action, et la défiance générale des peuples occidentaux à leur égard (en particulier en France) qui s’est installée.


A l’heure où tous les gouvernements cherchent du pognon pour faire face à leur surendettement, le projet toujours remis à plus tard d’instauration d’une taxe sur les transactions financières, qui n’est plus pour grand monde une utopie, constitue un bon exemple de cette impuissance par l’inadéquation des modalités de « gouvernance » d'une économie globalisée.



Avec cet art de la récupération dont le marketing et la publicité sont depuis longtemps maîtres, Sarkozy a annoncé dans la foulée de la TVA sociale, une mise en place d’une taxe sur les transactions financières (TTF), avant la fin de son mandat, sans attendre l’avancée de ce projet qui est sur la table de la Commission européenne.
Pourtant, comme il l’affirmait avec force en 1999, c’est typiquement le genre d’initiative qu’on ne peut prendre qu’avec un nombre significatif de pays sous peine de plus y perdre que d’y gagner, notamment en termes de points de PIB et d’emplois, puisque partout la finance de marchés est une « industrie » dont le poids est devenu non négligeable (et on n’évoquera même pas ici les paradis fiscaux que l’Europe nourrit en son sein).
Sans surprise, le lobby de la finance parisienne a donc protesté. Les autres pays et la Commission de même (« ça devrait se décanter durant 2012 »). Sauf qu’en l’état de nos traités européens, cette question pour aboutir doit réunir l’accord à l’unanimité des 27, à défaut des 17 de la zone euro.
La TTF est ainsi condamnée d’avance au niveau de toute l’UE : outre le Royaume-Uni dont la City est la principale activité, la Suède s’y oppose. Au sein même des Dix-Sept, rien n’est joué : les très libéraux Pays-Bas y sont hostiles, et l’Irlande a conditionné son accord à celui de Londres…

Alors ? Le gouvernement Sarkozy a-t-il eu raison d’annoncer que la France «n’attendra[it] pas que tous les autres soient d’accord» pour instaurer cette taxe et de «donner ainsi l’exemple » ?
Face à de telles impasses, de rage, on finit par se demander si ce coup de force n’est pas préférable à l’inhibition. C’est d’ailleurs le fond de commerce des populistes : à un moment donné l’électeur qui n’a rien à perdre peut préférer le risque du bordel et du pire, à rien.



Louise-Michel de Benoît Delepine et Gustave Kervern

Alors on a envie de dire : « Chiche ! » La situation économique n’a jamais rendu aussi nécessaire et possible une telle taxe.
Si la taxe sur les transactions financières était mise en œuvre avec succès, elle pourrait toujours faire des émules. Et si le projet était abandonné ou vidé de sa substance par un taux ridicule sur un nombre d’opérations limité (ce qui est l’hypothèse la plus probable), on ne comprendrait pas que le candidat PS n’en fasse pas un volet essentiel de sa politique fiscale et diplomatique.



lundi 16 janvier 2012

Le financement de la Sécu et l’emploi : pour ou contre la TVA "sociale » ?





Il a déjà été évoqué ici le problème que pose notre mode principal de financement de la protection sociale sous la forme de cotisations sociales salariales et patronales qui représentent pour un emploi non subventionné entre 1.7 fois à 2 fois le salaire net versé au salarié.
Pour les emplois de secteurs exposés à la concurrence internationale, notre coût du travail ne serait pas significativement plus élevé que celui de nos principaux partenaires commerciaux , lequel ne pose pas de problème tant que la valeur créée et la productivité du travail sont fortes et que la spécialisation internationale autorise une compétitivité qui ne passe pas exclusivement par les prix et donc les coûts.
Pour autant, on sait désormais que l’industrie française a perdu 600 000 emplois en 10 ans (depuis 2000) et près de 40 % de ses effectifs en trente ans.
Pour les secteurs protégés de la concurrence internationale et notamment pour les petites entreprises, c’est une autre affaire. On a tous autour de nous une proche ou une relation qui a fait ses calculs en vue d’embaucher quelqu’un et à qui, après être passé par la case Sécu et Impôt, le tableau Excel a dit qu’il ne gagnait pas assez pour le faire.
Ce mode de financement de notre protection sociale a abouti à une substitution généralisée du capital au travail, autrement dit, on a remplacé des emplois par des machines, partout, dans l’industrie, dans l’agriculture, dans les services, y compris publics, au détriment de l’emploi.

Ce constat ancien a conduit les pouvoirs publics à fiscaliser partiellement le financement de la sécurité sociale, d’abord avec la CSG voulu par Michel Rocard puis par la CRDS de Juppé, dont les taux n’ont cessé d’être réévalués par les gouvernements de gauche comme de droite.
La CSG était une (petite) révolution, celle de mettre à contribution les revenus du capital et les rentes des retraités, introduisant ainsi un financement plus juste et à fort rendement. Ainsi, aujourd’hui la CSG rapporte bien plus que l’impôt sur le revenu grâce à son assiette très large pour représenter en 2009, 28 % des recettes du régime général de la Sécurité Sociale.







Le Havre d'Aki Kaurismaki



C’est en partie une même problématique qu’est né le projet de «TVA sociale », sur l’exemple notamment du Danemark qui dès la fin des années 80, substituait une hausse de la TVA à ses cotisations sociales patronales.
L’idée est d’abaisser les cotisations sociales par la mise à contribution des consommateurs qui ne sont pas que des salariés, via une augmentation de la TVA, un impôt payé par les consommateurs et non par les entreprises (En effet, il est bien prévu que les entreprises répercutent la baisse de charges dans leur prix mais l’expérience de la baisse de la TVA dans les cafés et restaurants ou sur les travaux dans l’immobilier ont montré qu’elles ne le font que rarement et encore très partiellement).

Sarkozy et son équipe viennent de s’apercevoir qu’un quinquennat ça passe vite et que dans quatre mois c’était les élections, ils ont donc réactivé ce vieux projet de la droite et du MEDEF.
La « TVA sociale » comporterait également un objectif de « politique commerciale » voire « industrielle » en incitant les consommateurs à se réorienter vers des produits « made in France » dans l’hypothèse peu probable que les entreprises répercutent cette suppression des charges patronales dans leur prix.

La gauche a beau jeu de dénoncer l’injustice d’une telle réforme qui pèse relativement plus sur le bas de l’échelle sociale (la TVA est l’impôt le plus injuste), et plus conjoncturellement de craindre son impact négatif sur la consommation et sur la croissance au moment où la France est entrée en récession.
Si certains socialistes ont un temps défendu ce projet, on peut supposer qu’ils sont davantage favorables à un relèvement de la CSG ou à d’autres réformes fiscales. Mais une fois de plus, on ne peut déplorer que la gauche ait laissé l’initiative d’une proposition sur cette question essentielle à Sarkozy et, pour l’heure, son absence de proposition alternative.
Il en va malheureusement de même avec l’annonce faite de la mise en place de la taxe sur les transactions financières en France, mais cela fera l’objet d’un prochain billet.


Une TVA vraiment sociale ? Libération 2/1/2012 (vidéo)

La « TVA sociale », un dispositif injuste et antisocial Christiane Marty (Fondation Copernic)

TVA sociale, le moment est mal choisi 
Guillaume Duval sur Alternatives Economiques 
 


Claudine Doury, Kolkhoze de coton, Kokand - Ouzbekistan 2002

dimanche 15 janvier 2012

Contre le discours dominant sur la dette publique


Georges Grosz Brigands, 1921



La bohème par Nicolas Jaar

Sans entrer dans les détails, on rappellera ici que les Etats ont accumulé les déficits publics et se retrouvent surendettés, d'abord pour s’être livrés à une concurrence fiscale qui a fait fondre les recettes provenant des grandes entreprises et des riches,  puis pour avoir sauvé les banques de la faillite, et enfin, plus récemment, parce que la récession provoquée par la crise financière de 2008 et des plans d’austérité visant à « rassurer les marchés » assèchent encore davantage les recettes fiscales, tandis que leurs dépenses publiques demeurent largement incompressibles ou tendent à augmenter.
En particulier, la charge des intérêts payés devient insupportable non seulement du fait de la croissance de ces dettes et de la récession, mais aussi parce que la dégradation de leur note par les agences fait monter les taux exigés par les marchés, en premier lieu par ces mêmes banques.
Comme aurait dit Keynes, qui n’avait rien d’un marxiste, au fond du trou, à un moment donné, il faut cesser de creuser, sans quoi on y crève.
 

Alors, qu’est-ce qu’on fait à partir de 2012 ? Continue-t-on dans le registre de la purge, qui en approfondissant le cercle vicieux de la récession, réduira davantage les recettes fiscales et rendra insupportables les dettes publiques ?
Doit-on pour cela démanteler irréversiblement ce qu’il y a peu on qualifiait de « modèle social européen » (« service public » et « protection sociale ») ?
Peut-on prendre le risque d’une fronde fiscale et d’une insurrection sociale (le sentiment d’injustice insupportable finit par donner la niaque) ?
 


Athènes sept. 2011 - Petros Giannakouris

N’est-il pas temps d’envisager d’autres solutions de financement des Etats que celle qui consiste pour chacun d’entre eux, dans son coin à émettre des titres aux conditions toujours plus prohibitives que veulent bien leur faire des marchés financiers internationaux ou les pompiers du système (FMI, BCE) ? N’est-il pas temps, pour reprendre cet affreux mot du jargon managérial ou journalistique, de « changer de logiciel » ?

Or, il ne me semble pas que le candidat du PS, crédité du plus fort pourcentage d’intentions de vote à l’élection présidentielle de mai 2012, ait pour l’heure sur ce point de la dette publique une ligne très différente de celle des candidats de droite. A gauche, seuls le Front de Gauche et EELV s’inscrivent dans la perspective d’une rupture avec l’évidence de devoir souffrir inutilement pour avoir « vécu au-dessus de nos moyens ». A l’extrême-droite aussi d’ailleurs, mais  sur le mode glaçant du nationalisme et de la haine (l’étranger comme bouc émissaire)... Ça a l’air de plaire. A bon entendeur salut !


Contre le discours dominant sur la dette publique par Geneviève Azam, Etienne Balibar, Thomas Coutrot, Dominique Méda, Yves Sintomer dans Le Monde du 13.01.12 


Voir aussi sur ce blog 




dimanche 8 janvier 2012

L’assistanat, « cancer de la société française » ?





La crise de Coline Serreau (1992)


S’il est un sujet clivant politiquement, c’est bien celui du chômage et des dépenses sociales qu’il entraîne dans nos sociétés développés.
A droite bien plus souvent qu’à gauche, on a une propension très forte à considérer que le chômage est volontaire et que les dépenses sociales incitent à l’inactivité. Les gens n’aimeraient pas le travail et seraient prêts à toutes les fraudes pour y échapper tout en gagnant de l’argent à ne rien faire. Pire, les assistés gagneraient plus que les travailleurs, ce qui a ferait de la France un « pays d’assistés».
C’est sur cet argument que  « l’animateur de la droite sociale » et deux fois ministre Laurent Wauquiez a proposé un plan choc de lutte contre « le cancer des assistés ».
Et s’il disait vrai ? Après tout, les salaires sont désormais si bas, qu’il y a peut-être un part de vérité dans tout ça.
Faux, avait répondu ses détracteurs, des cas existent mais ils sont rares.
Juste avant Noël, Le Canard Enchaîné a rendu compte des principales conclusions concernant le RSA (qui a remplacé le RMI) :

Ils sont 1,6 millions de fauchés qui renoncent à affronter les démarches pour le toucher. Soit par découragement, soit par manque d’information … soit par choix pour ne pas être stigmatisés, avec à la clé  5,3 milliards d’aides non distribuées en 2010 (7 milliards distribués l’an dernier).

L’étude  révèle en particulier que quatre personnes sur dix préfèrent «se débrouiller autrement» et que  près de 30% d'entre eux y renoncent «par principe», parce qu'ils n'ont «pas envie de dépendre de l'aide sociale ou de devoir quelque chose à l'Etat». 


Désolé ! le seul vrai cancer de la France ce n'est pas l'assistanat mais le chômage.


Le RSA à la peine Libération du 15/12/2011





Les sept péchés capitaux d'Antoine Roegiers